Pandémie et confinement : de la sidération à la création

Posté dans : Blog | 0

Lorsqu’un événement inattendu se produit, nous faisons face au choc, puis à la sidération. Cette étape, si nous nous engageons dans un processus intérieur, peut être un préliminaire à la traversée d’un passage, qui nous mènera à de nouvelles créations individuelles et collectives.

Dans les étapes classiques du deuil (mort d’un proche, fin d’une relation, perte d’un emploi …), le choc initial est suivi d’un moment de sidération. Nous sommes sidérés de ce qui nous arrive, comme subjugués, parfois anéantis, confus, ne comprenant pas.

Depuis les sept semaines que dure notre confinement (en Belgique), comme beaucoup d’entre nous, j’ai été en contact avec de nombreuses personnes, proches ou moins proches ; j’ai lu de nombreux articles, commentaires et hypothèses sur ce qui nous arrive individuellement et collectivement ; j’ai traversé le moment.

Une conclusion est évidente : chacune et chacun vit l’arrivée de la pandémie et le confinement à sa façon.

Notre situation personnelle – jeune ou plus âgé, seul ou en couple, avec enfants ou sans enfants, avec emploi ou sans emploi, en ville ou à la campagne … – impacte notre état intérieur et nos réactions, notamment notre choix personnel de respecter le confinement à lettre, de nous donner un peu de marge, ou de ne rien respecter du tout. Notre personnalité et nos habitudes sont d’autres facteurs de différenciation.

Pourtant, il y a un point commun : la sidération.

Nous sommes sidérés devant l’inconnu.

Nous n’avons pas été préparés à cette situation. Comment aurions-nous pu l’être puisque nous ne l’avions jamais vécue ?

Bien sûr, beaucoup s’attendaient depuis longtemps à une crise environnementale, climatique ou sanitaire. Bien sûr, nous avons observé ce qui se passait en Chine, pays lointain, puis en Italie, contrée plus proche, mais ce n’est qu’une fois la pandémie à nos portes, puis installée dans notre vie quotidienne – avec quelle vitesse et quelle intensité ! – que nous prenons conscience de la réalité, de la situation, de l’inconnu.

La sidération mène à diverses réactions, états émotionnels et comportements : nous pouvons nous figer, ou au contraire nous agiter. Nous pouvons accuser, blâmer, agresser. Nous pouvons nous replier, sentir, réfléchir. Nous pouvons jouer, inventer, partager. Nous pouvons nier, refuser. Nous pouvons nous désillusionner.

Dans le cas de cette pandémie, c’est en partie de ça qu’il s’agit : une désillusion – le voile de l’illusion qui s’envole – parce que la vie n’est plus comme avant, et elle ne le sera sans doute plus jamais (pour le meilleur ou pour le pire, nous n’en savons rien). Parce que nous nous sentons impuissants, individuellement et collectivement, face à quelque chose qui nous dépasse. Nous essayons de donner un nom, de comprendre, de trouver des raisons – nous-mêmes, les autres ou une force supérieure – nous cherchons des solutions.

Il y a la gestion de la crise. L’urgence, prise en charge par les professionnels de la santé et les dirigeants locaux, nationaux, internationaux.

Il y a la solidarité. Magnifique.

Il y a la sidération.

De ces semaines d’isolement, teintées d’incertitude, de doutes, d’insécurité, de douleurs physiques et émotionnelles, je ressors avec la conviction renforcée que tous les événements que nous rencontrons dans notre vie – y compris une pandémie, une maladie, un confinement – quelle que soit la manière dont nous les vivons, sont une opportunité. La vie est une expérience.

Nous sommes à l’intérieur d’un passage. Qui aurait certes demandé une meilleure préparation mais qui peut encore être saisi avec conscience et courage, et avec l’intention d’en faire quelque chose de créatif pour nous-même et pour l’ensemble.

Dans les traditions anciennes, il n’est pas question de définir des maladies mentales. Dans notre culture, on parlera de santé mentale, de déprime, de dépression, de décompensation, et certains cas demandent une assistance médicale ou psychologique, mais au-delà de cette prise en charge, pourquoi ne pas saisir l’occasion ?

L’occasion de plonger dans le sombre inconnu de nos vies et de nos êtres ?

Présenté avec ces mots, la perspective peut paraître repoussante. Pourtant, après la sidération, il y a à faire face à la réalité : bien que nous puissions le désirer ardemment, la vie n’est pas faite que de lumière et de bonheur, elle est aussi ombre et douleur, et c’est ce qui en fait sa beauté. Du moins si nous travaillons intérieurement à reconnaitre ce paradoxe, à l’accueillir, à l’accepter. Si nous nous saisissons des challenges qui se présentent à nous.

Une fois entamée la plongée dans les profondeurs, qui nous fait nous sentir alternativement désespéré, motivé, mou, énergique, ridicule, confiant, impuissant, créatif, fatigué, reclus, démembré, relié, désocialisé, nous découvrons que nous sommes nous-même le produit de l’ombre et de la lumière. Que nous n’avons pas à transformer quoi que ce soit. Que nos ressources se nourrissent de ce mélange.

Là se trouve notre beauté !

Et de cette beauté, de cet intérieur que nous voudrions parfois totalement lumineux, s’expriment nos créations de toutes sortes.

Durant ce temps de pandémie et de confinement, il n’y a pas à aller trop vite.

Certaines situations demandent d’être gérées dans l’urgence – santé, éducation, finances –  faisons-le si c’est nécessaire, et prenons du plaisir là où il se trouve, mais nous pouvons aussi nous offrir la possibilité d’explorer.

Parce qu’une fois passée la sidération, le voile de l’illusion ayant disparu, que reste-t-il ?

Une vue plus lucide et plus claire de la situation, et l’inconnu qui nous interroge : qui es-tu ? qu’es-tu ?

Il ne s’agit pas de répondre à ces questions uniquement avec la tête et nos pensées – ou pire, nos idéologies – ou en délégant notre responsabilité et notre pouvoir personnel à d’autres, mais avec le cœur doux, une pensée forte, et l’intuition profonde inspirée par l’ombre et la lumière.

Ce sont, me semble-t-il, les questions à laisser voguer quand nous le pouvons, au cours de nos méditations, de nos marches, de nos danses, dans nos rêves et nos cauchemars, face à nos douleurs et nos espoirs : qui suis-je ? que suis-je ?

Et tous ensemble : que sommes-nous ? que désirons-nous ardemment ?

Dans les traditions anciennes, l’initiation, sacrée et ritualisée à plusieurs moments de l’existence, permet aux hommes et aux femmes qui y participent de gagner en maturité et en plénitude ; elle les rend capables de reconnaître en eux la présence de l’ombre et de la lumière, et d’apprécier la beauté de cette conjonction.

Chacune et chacun prend alors conscience de l’être qu’il ou elle est, avec ses ressources, ses responsabilités, ses limites et ses besoins réels. Il ou elle découvre comment contribuer avec satisfaction à l’ensemble. Il ou elle appréhende la mort et la vie d’une nouvelle façon, plus complète, plus légère.

Dans le cas présent, nous pouvons prendre le temps de construire nos propres rites de passage personnels.

Mobilisons-nous, individuellement d’abord, et créons notre espace de transformation :

– un lieu sacré (une pièce, un autel, un coussin, une bougie, un arbre, la forêt, le potager …) ;
– un temps seul (quelques minutes à l’aube, une journée entière, pendant la nuit …) ;
– des pratiques qui nous plaisent, nous soutiennent, nous confrontent (mouvement, marche, méditation, contemplation, musique, chant, écriture, …) ;
– du silence, de la nature, du vide, de l’ennui, de l’humour, de la magie, de la poésie.

Prenons soin des étapes dont nous avons besoin :

– la préparation (nous approfondissons notre intention, nous nettoyons le passé)
– le seuil (nous matérialisons le moment de bascule vers le temps sacré du passage)
– le temps du passage (nous plongeons dans le mystère de l’inconnu)
– le retour dans le monde et vers notre communauté (nous partageons nos apprentissages et nous créons)

Recommençons autant de fois que nécessaire. N’allons pas trop vite, pour ne pas manquer l’essentiel.

Demandons du soutien à celles et ceux qui ont déjà effectué ces traversées – ou des semblables – , qui peuvent donner du sens à ce que nous vivons et nous encourager quand nous en avons besoin.

Je ne prétends pas que c’est un choix facile, et il est possible que ce ne soit pas le moment pour toutes et tous. Nous sommes chacune et chacun à des moments et des endroits différents de notre existence.

Mais pour celles et ceux qui ont l’élan, la curiosité, le cœur vaillant, cela en vaut la peine.

Pour que demain nous puissions mettre en œuvre nos plus belles créations au service de l’ensemble.

Et je fais le pari que nous serons alors surpris – sidérés – de voir de quoi nous sommes capables !