Nettoyage d’automne

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Je voudrais, là, à l’instant, écrire de la belle poésie mais je suis là, malade, à l’instant, une grippe ou un truc d’automne dont je ne connais pas le nom et je ne pense qu’à ça, mon ventre, ma tête, ça bulle, ça pète, ça brûle, ça crie dans mon ventre, dans ma tête, je me relève et je tombe, la vie est un drôle de manège, je tombe et me relève et ça m’obsède mais c’est vivant, je ne suis pas mort, je suis peut-être malade mais vivant, devant moi, devant eux et je suis prêt. Je voudrais écrire de la belle poésie, avec des animaux, des arbres, de la douceur, des nuages, pas plus de deux, juste de quoi donner l’impression que ça va quand même. Pourtant non, c’est dans mon corps que ça se passe, dans mon corps que les nuages bruinent et pleurent, que pourrais-je vraiment montrer de ce qui pousse dehors, ou tombe plutôt en ce jour d’automne qui semble plus grand que celui d’hier, je veux dire le vent, la pluie, on plonge c’est sûr vers la noirceur des jours, et des ours et des loups, qui sait, qui viendront nous prendre quand nous serons de nouveau des enfants, pas pour nous croquer ou balafrer mais pour nous lécher et cajoler, pour nous surprendre en fait, une surprise qui dira : nous sommes encore là, ensemble nous sommes des rebelles et des gentils, nous sommes là, venez, on peut encore applaudir, on peut encore sauter dans les flaques, on peut encore se dire Je t’aime alors que rien n’est venu du ciel. Le ciel, mon ciel intérieur, fatigué, affamé, troublé mais vivant, c’est donc de ça qu’il s’agit, une fois de plus reconnaître la vie, quelle que soit la couleur, quel que soit le rythme, reconnaître l’existence même des loups et des ours, escargots, renards, lucioles, qui pourtant ne m’ont rien dit de cet automne que je ne connais pas encore. Je voudrais écrire de la belle poésie, du nouveau, du jamais vu qui pulse et tremble, qui roule et rime mais je ne peux pas, pas maintenant, pas comme ça alors que j’attends de cette journée que la lumière jaillisse, pas la mienne mais celle qui vient des cœurs, de la vie. Je voudrais écrire de la belle poésie et ce n’est que ça, les crampes dans mon ventre, mes os qui se brisent sans se casser, les douleurs qui voguent au-delà de la douceur. Je sais, je devrais dire que tout va bien, certains trouveraient plus juste, plus tranquille de ne rien dire de mon automne intérieur, de mes ours et de mes loups nocturnes, des mâchoires qui grincent, des dents qui crissent mais que serais-je si j’étais parfait, heureux tout le temps, revenu des morts pour simplement jouir. La vie est celle-ci, la mienne de ce jour et je ne dois rien faire d’autre qu’écrire. Qu’importe que la poésie soit belle, qu’importe que le ciel soit bleu, les mots existent et rêvent sans qu’il ne leur soit rien demandé. Sans que rien ne soit plus beau que la vie elle-même. Je voudrais écrire de la belle poésie, je voudrais écrire de la belle poésie. Je voudrais. Et rien ne vient d’autre que ceci. Une vague de boue. La poésie de la boue. Qui coule, qui suinte, qui traverse le monde sans s’inquiéter de salir les loups et les ours. Ce n’est peut-être pas ça la vie, pas que ça. Tant pis. Je ne l’écrirai pas aujourd’hui, ou tout à l’heure j’écrirai dans la boue avec mon doigt, le plus gros, celui qui dit Merci à tout bout de champ, Merci à la terre, Merci à l’eau. L’eau, la terre, la boue, je glisserai d’une large pente humide, je glisserai sur le ventre et sur ma tête, le flux voudra sans doute sortir mais je le retiendrai encore, parce que mon ventre et ma tête me disent de dormir. Je voudrais écrire de la belle poésie et c’est la boue, les ours et les loups. Ouh Ouh. Et la chouette. Je voudrais écrire de la belle poésie mais nous verrons. La belle poésie n’existe pas. Ou existe et se retient comme une chanson populaire, comme un air de mandoline dans le désert de Gobi, comme un renard qui brûle des châtaignes au cœur de la forêt, comme mon ventre et ma tête, comme la boue, comme l’ours et le loup, et c’est déjà bien, je trouve, que la poésie existe.

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