Coque et coque et mille étoiles

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Chouette nouvelle ce matin … entre deux répétitions pour Godefroid de bRouillon, j’apprends que mon court texte Coque et coque et mille étoiles est sélectionné pour publication au sein du recueil Les voyages Imaginaires, à la suite du concours organisé par l’association française Gens du monde et Épingle à nourrice éditions.

Concours intéressant et amusant puisque la structure en trois paragraphes (avec incipits donnés) était imposée, ainsi que dix mots à intégrer obligatoirement (cfr. à la suite du texte pour les incipits et les mots imposés).

 

Coque et coque et mille étoiles

J’en ai vu, moi, de loin et de près, des nuages danser dans la lumière. Je dormais souvent couché dans les herbes hautes, entre le fleuve et les vieux platanes. Je ne craignais rien du fil de la vie. Il s’enroulait autour de moi et je regardais mon cœur traverser d’une rive à l’autre.

J’y étais ce jour-là, au bord de l’eau, la tête dans les nuages, une de ces journées que je reproduisais à l’infini. Je ne faisais rien, pour ainsi dire, que détourner mon attention de mes embruns intérieurs. Je comptais, un, deux, trois, et je rouvrais les yeux. Le ciel était changeant.

Le vent souffla et je souris. Sentir la douceur de l’existence.

Seulement, le temps de la douceur ne dure jamais et cette fois, il prit fin quand je le vis. Un bateau immense qui n’aurait jamais dû pousser jusqu’ici. Voiles gonflées, il descendait le fleuve vers l’océan et l’horizon. Dans son sillage, les flots grossissaient.

Je me levai pour éviter les remous insensés et grâce à ma haute stature, je pus voir jusque sur le pont. L’équipage roulait et tanguait, un festival de manœuvres, de couleurs, de ferveur, des gestes tendus ou réfléchis, des biceps et de la sueur, du repos bientôt, quelque part où un navire peut s’alanguir.

Pour peu, je l’aurais raté.

Il se tenait debout sur la poupe cambrée du bateau, emmenant sa guitare d’un bras fier et solide.

 

Je le croisais chaque jour sur l’esplanade, je lui donnais une pièce quand j’en avais, ce qui était rare, et il jouait la ritournelle de mon enfance. Celle dont je ne savais plus si elle me faisait rire ou bien pleurer.

De la terre ferme, il me parut minuscule mais c’était lui, à n’en point douter. Il s’envolait vers un monde que je ne connaissais pas. Le vent soufflait, le bateau s’arrachait et le musicien de l’esplanade contemplait.

Machinalement, je trempai ma main dans ma poche mais je n’y trouvai rien. Ni pièce, ni sifflet. J’aurais pu le héler et il m’aurait vu, peut-être un signe de la main pour nous dire au revoir ou le remercier, n’importe quel geste qui aurait signifié notre lien.

Je me mis à courir et je criai. C’était encore possible. Je hurlai sans connaître son nom.

– Hé, le musicien ! Hé !

J’enjambai les herbes hautes, ça frottait, ça piquait, j’accélérais mais il ne me voyait pas.

– Hé, le musicien ! Hé !

Un homme en t-shirt blanc me remarqua et mon index le dirigea.

– Là-bas, à l’arrière !

Le musicien fut prévenu. Il leva sa guitare et se mit à jouer. J’entendais peut-être une note sur quatre mais c’était elle. La ritournelle. Je bouchai les trous de mémoire, sans fausse note mais haletant, je courais toujours.

 

C’est ainsi que nous allions nous perdre. J’allais l’oublier et il m’oublierait. Animer d’autres contrées, peut-être renaître, il serait loin.

Je criai. Une fois, deux fois, trois fois.

– Où allez-vous ?

Il jouait toujours. C’était une réponse comme une autre. Y avait-il un espoir ? Un autre bateau ? Pouvais-je le suivre ? Une corne de brume éructa, semblant prétendre que oui. Une autre réponse. Un changement. Tout de suite. Pour toujours.

Mon cœur battait d’avoir trop couru. De ne pas savoir. La peur. Il avait disparu.

Non. Il s’était seulement avancé, à tribord, à bâbord, mille sabords je ne sais plus, il marchait de long en large, les marins le regardaient, certains dansaient, la ritournelle les faisait danser et moi je refusais de courir ?

– Attendez-moi !

Le bateau traçait, les herbes hautes ne se résignaient pas, je devais forcer le passage une fois pour toutes et embarquer.

On jeta une échelle de corde, je courais, ça brûlait dans ma gorge, le bateau refusait de ralentir, c’était à moi, je devais sauter.

Elle tournait dans l’autre sens. La ritournelle. Je ne reconnaissais plus mes souvenirs.

J’enjambai de toutes mes forces, les marins criaient et me soutenaient, et je le fis.

Ma tête cogna la coque en bois. Je vis mille étoiles et on me tira tout en haut, là où le musicien attendait, la guitare en bandoulière.

Assis sur le pont, je humai l’air. J’étais à bord du grand bateau.

 

* La contrainte imposée : la nouvelle inédite devra se présenter sous la forme d’un texte en 3 parties de 1500 signes max. chacune espaces compris, et intègrera ces 10 mots : ESPLANADE, MUSICIEN, ANIMER, CHANGEMENT, RIVE, ÉTOILE, FIL, RENAITRE, LUMIÈRE, FESTIVAL – ainsi que les incipits suivants : a) J’en ai vu, moi  b) Je le croisais chaque jour  c) C’est ainsi que nous allions