Comprendre

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Ce matin commençait au palais de justice de Bruxelles un autre procès de la solidarité, celui-ci peu médiatisé. Les hébergeurs et hébergeuses ne sont pas menacés mais bien quelques migrants, d’une peine de prison de plusieurs années, et expulsion probable à leur sortie.

J’ai beau réfléchir intensément – je fais ça très bien, je trouve – et me mettre à la place du législateur ou de celles et ceux chargés d’appliquer les lois, je ne comprends pas.

Je ne comprends pas. À la limite, qu’on les renvoie chez eux, soit, notre pays et notre continent assumeront alors au grand jour leur incapacité chronique à l’accueil, à l’empathie, à la solidarité, mais qu’on veuille emprisonner des gars qui ont quitté leur pays pour cause de menace pour leur vie, laissant tout derrière eux, non, je réfléchis encore, et je ne comprends pas.

Je ne comprends pas. Ou alors, si, peut-être une petite lumière s’allume-t-elle au fond de mon cerveau … attention, halte ! … je refuse de verser mon écot aux partisans du grand complot, de la grande manipulation … mais si, quand même, peut-être … ne vaut-il mieux pas les criminaliser, ces gars-là ? N’est-il pas plus facile de justifier le renvoi chez eux de criminels que de gars en quête d’une vie en sécurité ?

Je dois avouer que j’ai ressenti une petite pointe d’anxiété en entrant – une première pour moi – dans ce grand bâtiment dédié à la justice.

Portique. Fouille. Retirer ma ceinture. Soit, je le fais bien pour prendre l’avion.

Puis à l’entrée de la salle 1-01 : rebelote, et en plus soumettre ma carte d’identité à des policiers en tenue, nous expliquant que c’est la procédure « pour aujourd’hui ».

Je suis donc inscrit sur une liste. Pourrais-je moi aussi être criminalisé ? Pourrais-je être renvoyé chez moi ? Non, pas cette fois, et puis chez moi, c’est tout près. C’est confortable.

Le procès se déroule en chambre néerlandophone. Plusieurs jeunes avocats (pro deo), trois juges, la procureure, les greffiers, et un public de citoyens, citoyennes, sensibles à cette cause, engagés sur le terrain, plus que moi, dans une quête de justice et de bonté.

Une autre affaire – apparemment de proxénétisme – est introduite avant la nôtre.

Est-ce la mienne, d’ailleurs, cette affaire ? Un peu, oui, quand même. Je dirais bien que c’est l’affaire de tous.

Ah, voilà, c’est notre tour !

Non, pas tout de suite. Les prévenus ne sont pas encore arrivés de la prison, ni les traducteurs. Il faut attendre encore. C’est usant d’attendre.

Je pense à ces gars-là, qui attendent dans leur cellule, dans un couloir, quelque part. Ils attendent de savoir où ils passeront les prochaines années de leur vie. Sans beaucoup de moyens d’influer sur leur situation, sans la possibilité de choisir.

Je pense à cette vidéo que j’ai mise en ligne il y a quelques jours, Elle&Lui&Nous … ces mots que j’ai répétés dix fois, cent fois, pour être prêt le jour du tournage : ce n’est pas ça le monde … pas un monde où on n’a pas le choix.

Parfois, je regarde mes semblables à l’aune de leur capacité à assumer leur(s) responsabilité(s) : ces gars-là, aussi jeunes soient-ils, ont pris leurs responsabilités. Ils ont jugé qu’il valait mieux quitter leur pays, leur famille, leurs repères, et aujourd’hui, ils assument bien au-delà de leur responsabilité. On leur présente leur culpabilité.

Coupable de vouloir vivre. Coupable d’aimer la vie.

J’aime la vie. La salle 1-01, où nous attendons toujours, ne m’inspire pas beaucoup de vie.

Bien sûr, de nombreux cœurs vaillants sont là, assis sur des bancs en bois, pour soutenir, surtout des femmes d’ailleurs, mais la vie me semble étouffée. Le souffle retenu. Les hauts plafonds. L’attente.

Je n’en peux plus d’attendre. En fait, je n’aime pas être là alors que rien ne se passe. Il est dix heures quarante-cinq, et il semble que de toute façon, un des juges, ou la procureure, devra partir à onze heures quinze. Il y aura probablement un report. Leur sort ne sera pas réglé aujourd’hui.

J’hésite, puis je m’en vais. Laissant une part de mon cœur là-bas. Mais je m’en vais. Peut-être vaut-il mieux que j’écrive quelques mots sur tout ça. Que j’écrive ce que je comprends.

Je comprends. Que je ne suis pas d’accord avec ce que nous faisons de l’humanité. Que je ne suis pas le seul. Qu’il est encore temps de faire les choses autrement.

Et puis, comme j’aime le sens des mots, je me souviens d’une autre compréhension, il y quelques années déjà : comprendre, c’est analyser, saisir, capter le sens, mais c’est aussi « prendre avec », inclure … si je suis compris dans quelque chose, j’en fais partie. Y-compris.

Ces gars-là, je les comprends. Je comprends leur démarche, et je les comprends, je les inclus. Dans mon monde. Dans mes pensées. Dans mes prières.

#solidarite #comprendre

Pour visionner et écouter Elle&Lui&Nous : https://www.facebook.com/jeromejadot.be/videos/565542007301215/